Allocution de Manuel ALLAMELLOU
Conseiller municipal délégué à la vie associative, aux maisons de quartier, aux anciens combattants et au devoir de mémoire
Commémoration du génocide arménien
Place du 24 avril 1915
Vendredi 24 avril 2009 à 11h00
Nous sommes aujourd’hui réunis, pour commémorer, ensemble, la date du 24 avril 1915. Cette place est le symbole de l’implication de la municipalité clichoise dans le travail de mémoire nécessaire à tous événements historiques traumatisants.
Il y a 95 ans, l’empire Ottoman faisait procéder à l’arrestation de personnalités politiques et intellectuelles arméniennes d’Istanbul. Point de départ du génocide arménien.
La tragédie du peuple Arménien doit se comprendre par sa position géographique et par le contexte historique. Coincé entre deux grandes puissances, la Turquie et la Russie de l’époque, toutes deux engagées dans un nationalisme exacerbé, le peuple Arménien a subi les affres des guerres européennes.
Le 1er novembre 1914, le sultan entre en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche. Après une terrible défaite infligée aux Turcs par la Russie, cette dernière parvient à retourner en sa faveur les Arméniens de Turquie. Si bien que le 7 avril 1915, la ville de Van, à l’est de la Turquie, se soulève et proclame un gouvernement arménien autonome. Le 27 mai 1915, la « loi provisoire de déportation » fixe le cadre réglementaire de la déportation des survivants ainsi que de la spoliation des victimes. Nous connaissons la suite de l’histoire !
————————————————————————————————
Mais coupons cours aux polémiques quant aux questions sur l’écriture de l’histoire : s’il appartient aux historiens d’en décrire le processus, l’ampleur et les détails, personne ne peut nier cet événement historique ; c’est pourquoi le gouvernement français reconnait par la loi du 29 janvier 2001 la réalité du génocide arménien.
Le travail de mémoire n’est pas futile ni vain, il est le fondement de l’apprentissage de la citoyenneté. La mémoire, si elle permet de ne pas réitérer les erreurs commises est surtout une formidable porte vers la compréhension mutuelle des peines et souffrances de chacun. L’empathie implique que tout homme recèle en son cœur la capacité et l’affect pour comprendre, ou en tout cas entendre, les souffrances de chacun.
Si la République doit veiller à perpétuer le souvenir et à témoigner de sa solidarité à l’égard des Français d’origine arménienne, ce n’est pas dans un but clientéliste ou communautaire. Mais bien parce que cette tragédie touche à l’universel !
Nous savons que chaque nation a été confrontée à des événements tragiques, à des périodes troubles et honteuses léguées par l’histoire. Il s’agit alors de faire face à son passé et de mener l’indispensable travail de mémoire pour s’engager vers l’avenir. C’est pourquoi j’aimerai ici, auprès de vous, parler d’Europe, d’histoire collective et de blessures guéries.
————————————————————————————————
Pourquoi l’Europe me direz-vous ?
Tout d’abord, on ne peut comprendre ce passage de l’histoire sans parler de la première guerre mondiale. Si le génocide commence pendant la guerre, il ira en s’accentuant jusqu’en 1921. Durant ces six année, la Turquie, alliée à l’Allemagne a perdu la guerre, et le démantèlement contraint de « l’homme malade de l’Europe » va accentuer la répression sur les arméniens de Turquie et va faire basculer le territoire de l’Arménie actuelle sous la coupe de l’empire Russe qui devient entre temps l’URSS. Il faudra attendre la chute de l’URSS et son morcellement pour voir naître une nation arménienne indépendante. Ce génocide est donc parti prenant de l’histoire européenne et de ses soubresauts. Le génocide appartient à la mémoire collective européenne.
Ensuite, la France partageant une double amitié, tant avec l’Arménie qu’avec la Turquie, souhaite voir ses deux pays normaliser leurs relations et commencer ensemble un travail de réconciliation. C’est peut-être un vœu pieux, mais j’ai envie de croire possible une coopération d’historiens de ces deux pays travaillant ensemble à donner une image objective du génocide. Cela aurait un effet cathartique certain.
La France, dans le cadre de l’Europe œuvrera autant qu’elle le peut à une politique de paix et de réconciliation entre ces deux peuples.
————————————————————————————————
J’aimerai conclure en liant cette commémoration du génocide arménien à celle de la journée national de la déportation qui aura lieu le 26 avril, en vous remémorant l’histoire des FTP-MOI (Francs Tireurs et Partisans – Main d’œuvre Immigrée).
La trajectoire du « groupe Manouchian » est le symbole d’une lutte universelle, qui rassemble au-delà des religions ou des nationalités, pour la justice. Ce groupe hétéroclite, composé entre autre d’hongrois, de polonais et dirigé par un arménien, Missak Manouchian dépasse les différences religieuses ou nationales pour mener une lutte juste, une lutte pour la liberté. Ils paieront ce combat de leur vie en étant exécuté au Mont Valérien le 21 février 1944 par la Wehrmacht.
Si j’en parle aujourd’hui, c’est autant pour rappeler l’apport des réfugiés arméniens en France que pour l’exemple qu’ils sont pour nous tous. Leur trajectoire est un concentré des blessures européennes du XX siècle. Ce groupe est l’aboutissement de trajectoires individuelles façonnées par ce siècle. Et le message qu’il véhicule n’en est que plus fort et plus émouvant, mélangeant la grande et la petite histoire.
La vengeance et la haine sont mauvaises conseillères, alors que le pardon et la compréhension sont des phares qui doivent nous guider, surtout en période trouble. Je ne citerai ici que quelques passages de la dernière lettre que Missak Manouchian écrit à la femme qu’il aime avant son exécution. Tenir de tels propos emprunt de sagesse et de magnanimité alors que l’on attend la mort est admirable et bouleversant. Mais écoutons plutôt :
« Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. […] je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. […]Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. […]Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit […].
Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi […]. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. […]. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. […] Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal. […] Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari. »
Missak Manouchian
Vive l’Arménie !
Vive la France !
Vive l’Europe !
Vive la Paix !
Je vous remercie de m’avoir écouté.





